Quand les bonnes intentions sont trop bonnes ou l’hyper-parentalité

Récemment, je rentre d’un atelier que j’animais en étant perplexe et malaisée. Le comportement d’une maman envers ses enfants a provoqué chez moi cet état et mes questionnements m’ont poussée à vouloir comprendre.  Savez-vous ce qu’est l’hyper-parentalité?  Moi non plus, je ne le savais pas.  C’est vraiment en me questionnant sur ce qui m’habitait suite à cet anecdote que j’ai découvert le phénomène.  Intriguée, j’ai creusé.

Selon Bruno Humbeeck1, « L’hyper-parentalité n’est rien de plus qu’une tendance pédagogique lourde (…); elle se constitue comme une forme de parentalité excessive qui, à travers la perfection qu’elle vise et les objectifs démesurés qu’elle se donne, tend à attribuer à la pédagogie une puissance infinie et à l’éducation un pouvoir illimité.  Laissez-moi vous illustrer par la situation vécue.

J’anime donc cet atelier et une maman sympathique arrive avec ses deux fils. Souriante, pleine de bienveillance et affichant un comportement d’une politesse irréprochable, elle installe ses deux trésors. Comme seul Jérémie est en âge de participer, elle assoit Adam en retrait avec son casse-tête. Maman rappelle à Adam de bien se comporter pendant que son grand frère bricole. Et si Adam termine son casse-tête, « maman a prévu son livre à colorier, ses fiches d’activités, son tableau magnétique, ses petites autos, … ».

Hmmm. Semble-t-il qu’Adam est full equipped! Il ne faudrait surtout pas qu’il s’ennuie et apprenne à patienter. S’il pleure, maman sera distraite de sa collaboration avec Grand Garçon et Petit Garçon vivra du chagrin ou pire, il s’emmerdera. On veut à tout prix éviter ça. Maman fait, ici de la prévention : tout est prévu, pensé, organisé. Tout DOIT bien se passer.  Drôle comment je me reconnais avec ma plus vieille dans certaines situations, jadis…

Donc, pendant qu’Adam s’affaire avec son casse-tête et que Jérémie patiente, maman dicte à ce dernier ses attentes comportementales et quelques consignes pour profiter pleinement, selon elle, de l’atelier. Il est grand, il doit donner l’exemple!  Puis, maman rappelle à Jérémie qu’il doit s’asseoir bien droit pour supporter son petit dos, qu’il ne doit toucher à rien, garder silence et bien écouter ce que dira Madame Chantale (et elle me lance un clin d’œil qui sous-tend qu’elle est ma complice sur ce point). Je souris, me gourme et continue de préparer mon matériel.

Maman pose alors ses mains bienveillantes sur les jeunes épaules de Jérémie et lui rappelle gentiment la récompense qui l’attend « si tout va bien! » S’ensuit un petit rire déterminé à détendre l’atmosphère et à meubler l’attente.

Chanceux, vraiment? Moi, je suis déjà essoufflée pour les deux petits et ce n’est même pas ma maman. Et le petit rire me rend mal à l’aise. Je ne sais pas pourquoi. Je ne me sens pas bien.

Pendant que je m’affaire à ma tâche, maman meuble le silence par des questions : « Je me suis documentée sur la créativité et ses effets sur l’épanouissement de l’enfant. C’est bien vrai que ça favorise le développement du cerveau ? C’est quel hémisphère déjà ? Comment peut-on évaluer si notre enfant assimile bien et développe effectivement ses capacités créatives ? »  Je regarde rapidement Jérémie. Il a environ 5-6 ans. Il n’écoute pas. Il regarde ailleurs, sa curiosité enfantine fonctionnant à plein. Chanceux ! Et là, je suis sincère. Pas sarcastique. Chanceux, oui, parce que pendant que c’est moi qui subit l’interrogatoire de Maman Bienveillante Ph.D., Jérémie a un échappatoire. Il a 2 minutes de liberté pour laisser voguer son esprit.

Comme la conversation prend un angle beaucoup trop scientifique pour les besoins de mon simple atelier créatif, je lui réponds en toute simplicité : « Vous savez, Madame, créer, ça fait du bien. Alors oui, nécessairement, il en découlera des bienfaits. Il faut simplement laisser l’enfant créer. » Et je lui tourne le dos, matériel sous le bras, prête à commencer et priant pour qu’elle ait saisi le sous-entendu.  « T’as entendu, Jérémie ? Madame Chantale dit que créer, c’est bon pour toi. Alors mon grand et fais-toi plaisir ! » Rapide coup d’œil #2 et Jérémie regarde toujours ailleurs. Il savoure encore cette belle liberté avec la sagesse de l’opportuniste. Thumbs up mon Jérémie. Toi et moi on est les vrais complices. Pas de pression. Juste du fun!

Malheureusement, parce que c’est plus fort qu’elle, maman se sent investie de la mission d’optimiser les retombées de l’atelier pour son fils et reprend le contrôle. Elle narre à voix haute ce qui est attendu, ce qui doit être fait, non Jérémie, attention Jérémie, tes ciseaux Jérémie, Adam, retourne t’asseoir s.v.p., du jaune Jérémie, tu n’as pas mis de jaune… » Ouf. Jérémie a-t-il vraiment créé ? Pas convaincue… Et maman a-t-elle eu un répit ? Pas convaincue non plus. Soupir.

Et c’est là que je comprends, tout à coup, d’où me vient mon malaise car la situation quasi-caricaturale me frappe. Maman fait pour le mieux avec beaucoup d’intention. Mais là, je vois bien que c’est trop. Et j’ai de la compassion pour eux tous et pour moi, et pour mes enfants avec qui j’ai déjà adopté le comportement. Je me sens concernée.

Voilà donc un exemple bien réel qui illustre pleinement le phénomène de l’hyper-parentalité. On veut tous le bien pour nos enfants. Parce qu’on les aime. Parce qu’on veut leur éviter nos lacunes, nos manques, nos faiblesses, nos erreurs. Parce que l’information est partout : nous sommes sur-documentés sur l’éducation, le développement des enfants, les comportements à surveiller… Parce que nous, les femmes des années 2000, nous nous imposons d’être carriéristes, mamans merveilleuses, conjointes hors pair, cuisinières santé, gestionnaires efficaces, médecins, psychologues, magiciennes… Et puis quoi encore ! Parce que nous vivons dans une société de performance. Parce que nous faisons de nos enfants des médailles. On se convainc que leurs réussites sont le reflet direct de notre parentalité exemplaire. Mais les victoires de Jérémie sont les victoires de Jérémie. Pas de sa maman ou de son papa. Nos enfants vivent pour eux. Par pour nous. Mauvais réflexe…

Nos enfants ont besoin de liberté.  Dans l’article d’Amélie Daoust-Boisvert « Génération hyper-parents »2, Carl Honoré3 affirme : « On voit de jeunes athlètes qu’on a poussés trop loin se blesser gravement. D’autres encore souffrent très tôt de dépression, d’anxiété, s’automutilent, consomment des drogues. Autre paradoxe, on produit des enfants performants, mais souvent incapables de créativité. »

Ironique car Jérémie n’était-il pas là pour développer sa créativité? Oui. Mais… Maman ne lui en a pas laissé la chance. Ce n’est pas Jérémie qui a créé. C’est elle. À travers lui. En pensant bien faire.

Parents, il est temps de baisser la barre et rendre leur enfance aux enfants. Il est temps de respirer un peu.   En déchargeant l’horaire et en pratiquant des activités pour le plaisir et non la performance, on limitera les dégâts. En déchargeant l’horaire, on respirera et il restera de la place pour de l’épanouissement et du développement, Du vrai développement authentique acquis au gré des expériences vécues et assimilées. Acquis au gré des bobos, des échecs, des larmes, des rejets. Acquis au gré des dessins imparfaits, des couleurs mal mélangées et des moments d’attente interminables. Acquis au gré de… LA VIE!

C’est par le manque que la créativité, l’initiative et la débrouillardise se développent. Petite, ma fille avait les cheveux trop courts et ne pouvait conséquemment pas être une vraie Rapunzel (ou Raiponce, selon). Elle a passé son temps à se mettre des bas-collants sur la tête et à se faire des queues de cheval avec les jambes. Elle, elle se voyait merveilleusement belle, et nous on la trouvait fort chouette et ingénieuse. Son manque de chevelure l’a contrainte à se débrouiller et à trouver une solution pour incarner Rapunzel.

La créativité, ça ne s’apprend pas, ça s’exprime, ça se vit. Et pour se vivre, il faut lui laisser de la place. L’enfant ne créera pas mieux si vous lui dictez quoi faire. Il bloquera. Anxiété. Stress. Ongles rongés. Larmes. Désintérêt. Fin.

Cette anecdote m’a longuement fait réfléchir à ce phénomène d’hyper-parentalité et c’est en réaction à cela que j’ai choisi de ne pas offrir de « cours » mais bien des ateliers. Je souhaite vraiment faire ma part et éviter le piège de la performance. Je souhaite créer un climat fertile au jaillissement naturel dépourvu de stress et d’anxiété. Un exutoire du trop plein. J’aimerais que les enfants s’expriment à leur propre rythme et selon leurs élans naturels. Ainsi librement exprimée leur créativité se développera-t-elle enfin et plus serein et enclin sera le jeune artiste. Oui, il y a des thèmes, des projets définis, des modèles, des techniques. Elles sont prodiguées et l’enfant y va de sa propre compréhension et application. Ça, c’est SA créativité.

J’espère ainsi voir émerger la vraie couleur, la réelle nature de chacun.

Et pour nous, les mamans, j’offre aussi à compter de janvier 2018 des Soirées de filles pour évacuer le trop plein et créer librement. Pas facile d’être parent! Venez! On pourra jaser de tout ça. LOL!

1 Et si nous laissions nos enfants respirer? Comprendre l’hyper-parentalité pour mieux l’apprivoiser, Bruno Humbeeck, Éditions Renaissance du Livre
2 Source : Enfants-Québec édition mai-juin 2013)
3 Carl Honoré est un journaliste canadien vivant en Grande-Bretagne, père de deux enfants, un garçon et une fille, et il est auteur du livre à succès Under Pressure : rescuing Our Children from the Culture of Hyper-Parenting.

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